Albert Gandonou par lui-même
Article mis en ligne le 21 août 2015

par L’administrateur
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La 3e édition du camp de vacances des jeunes de l’Union Nationale des Scolaires et Etudiants du Bénin (UNSEB) s’est tenue du 10 au 20 août 2015, au CEG de Tchaada, dans la commune d’IFANGNI, à deux pas de Kétoukpè, mon village. Il m’a été demandé d’animer une causerie le mercredi 12 août 2015 sur le thème suivant : "La vie d’un combattant : l’exemple d’Albert Gandonou". En voici le texte.

C’est une véritable joie pour moi d’avoir l’occasion de partager mon expérience avec des jeunes qui se battent pour avoir une vie digne, un pays libre, des conditions de travail sans cesse améliorées en vue de leur réussite. La vie d’un combattant est pluridimensionnelle : né en 1950, je suis à la fois docteur en grammaire et en stylistique françaises, professeur de littérature comparée dans l’enseignement supérieur, je suis écrivain, membre du Parti communiste du Bénin (PCB) depuis sa création en 1977, ancien séminariste, fondateur du mouvement « Chrétiens pour changer le monde » (CPCM) qui fait partie comme l’UNSEB de la Convention Patriotique des Forces de Gauche (CPFG), et j’en passe. Je vais choisir pour mon développement seulement trois de ces aspects qui sont tous marqués de mon engagement enthousiaste et généreux.

1) L’écrivain

C’est en classe de 5e, au petit séminaire de Wando à Porto-Novo, que je me suis mis à écrire des poèmes dès que nous avons étudié la versification en classe de français. La versification autrefois avait une place à la fin de toutes les grammaires au secondaire. Voici le gros cahier où j’ai recueilli tous les poèmes que j’ai écrits jusqu’à l’université et au-delà. Je n’ai jamais publié de poèmes, mais c’est par la poésie que j’ai appris à écrire. Si aujourd’hui je suis l’auteur de plusieurs articles et de plusieurs livres dans divers domaines, voici comment j’ai commencé. Cet acrostiche à Cornelia que je viens de vous lire, dites-moi, ça ne vous donne pas envie de vous mettre à écrire aussi et de devenir écrivain à force d’écrire, comme on devient forgeron à force de forger ? Pour ce faire, il faut apprendre à penser librement par soi-même au contact de la réalité sociale, politique et religieuse à laquelle on est confronté, il faut développer sa curiosité et, bien entendu, apprendre à écrire à force de lire et de se faire corriger.

2) Le chrétien militant

Fils de catéchiste, je suis né à la mission catholique de Kraké, dans l’actuelle commune de Sèmè, en novembre 1950. Je suis donc un fils de pauvre, je suis, comme on dit, d’une humble extraction. Vous comprendrez donc pourquoi j’ai été très sensible à Jésus et à sa bonne nouvelle. Il y a deux aspects majeurs dans l’homme Jésus : la théurgie et la réforme sociale et religieuse. Il était un thaumaturge : il savait manipuler des énergies spirituelles, surnaturelles, pour faire du bien. La théurgie a pour antonyme (contraire) la goétie ou plus simplement la sorcellerie. La dimension théurgique de Jésus intéressait autrefois et intéresse toujours de nombreuses personnes. Moi, le fils de pauvre et d’opprimé, c’est sa dimension de réformateur religieux et sociopolitique qui me fascine, m’intéresse depuis toujours et par-dessus tout. Je porte souvent une croix, j’ai une croix dans mon bureau, j’en ai une grande sur pied dans ma chambre. Non par amour de la douleur ou de la souffrance (dolorisme). Jésus n’aimait pas la souffrance, on lui reprochait d’aimer la bonne chère. Ses ennemis le traitaient de mangeur et de buveur, contrairement à Jean-Baptiste qui passait son temps à jeûner ou à manger des sauterelles. Ce que Jésus voulait et veut toujours pour chacun de nous, c’est la vie en abondance. Tout en n’ayant peur de rien, il a connu la vie en clandestinité avant de décider de se livrer librement à ses bourreaux. Il a agi avec constance pour libérer ses compatriotes de l’oppression religieuse et de l’intermédiation des prêtres : « Il dédaignait tout ce qui n’était pas la religion du cœur. (…) L’amour de Dieu, la charité, le pardon réciproque, voilà toute sa loi. Rien de moins sacerdotal. Le prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le ministre obligé ; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se passer de lui. On chercherait vainement dans l’Evangile une pratique religieuse recommandée par Jésus [1] ». On se souvient de ce propos étonnant de Paul au sujet du baptême : « Ce n’est pas pour baptiser que Christ m’a envoyé, c’est pour annoncer l’Évangile » (I Cor. 1, v 17). Et surtout cette parole de Jésus lui-même à la Samaritaine rencontrée au puits de Jacob : « L’heure est venue où l’on n’adorera plus ni sur cette montagne [sur le Garizim, pour les Samaritains] ni à Jérusalem [au Temple, pour les Juifs], mais où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, v 21-23). Pour lui chacun de nous est un temple vivant de Dieu. Par cet engagement, Jésus a dérangé bien des intérêts en son temps (on l’a vu chasser du temple les vendeurs d’animaux à sacrifier) et en dérange jusqu’à nos jours, puisque malheureusement, notre besoin de religion et de sacrifice public est tel que nous ne sommes pas capables de le suivre, de nous laisser libérer par lui de notre attachement morbide à une certaine pratique religieuse, qui nous laisse à la merci des prêtres, des pasteurs et des imams. Parce qu’il dérangeait, il a été pendu à une croix, à une potence. Pour moi, suivre Jésus, c’est connaître en profondeur sa société et agir pour la transformer, pour combattre tout ce qui y est contraire à l’épanouissement de l’être humain, au respect de la vie de la personne humaine. C’est pourquoi en 1983 mon tout premier livre a eu pour titre : Marx, Lénine, … et pourquoi pas Jésus ? et qu’en 1997 j’ai fondé le mouvement « Chrétiens pour changer le monde ».

3) Le communiste

Très jeune, en 1966, en classe de 4e, j’ai commencé à me battre contre l’injustice et les brimades. Pour défendre mon pauvre catéchiste de père contre son curé, le Père Germain Boucheix, j’ai adressé à ce dernier une lettre pour lui dire que, par son mépris et sa méchanceté à l’égard de ses paroissiens, il ne se comportait pas en disciple de Jésus. J’étais petit séminariste, mais je n’ai pas craint les conséquences néfastes que pouvait avoir pour moi cette lettre dans laquelle je donnais libre cours à mon indignation. La cause étant juste, j’ai eu la chance de bénéficier du soutien de mes professeurs au séminaire de Wando. Mais plus tard, j’ai dû m’en aller du grand séminaire de Ouidah parce qu’à mes yeux les pratiques étaient trop en décalage avec les proclamations, l’écart me paraissait trop grand entre l’Évangile et la vie que je voyais prêtres et religieuses mener devant moi. C’est à l’université (UNB) que je suis entré à l’Union Nationale des Elèves et Etudiants du Dahomey (UGEED), en 1972. C’était une école de patriotisme et d’anti-impérialisme, une école d’abnégation et de don de soi qui convenait bien au disciple de Jésus que je me voulais. C’est à l’UGEED que j’ai découvert le marxisme et le léninisme. Les ouvrages de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline couraient nos rues en ces débuts des années 1970, sous le régime de Kérékou 1. Mais c’est en 1976 et 1977 que je suis devenu communiste en adhérant au Parti communiste du Bénin naissant. On devient communiste quand on appartient à une organisation qui œuvre effectivement à la transformation de la société, en vue de sa libération de toutes les sortes de freins à son épanouissement. Notre pays le Bénin est en proie à la domination étrangère. Le pacte colonial se poursuit jusqu’à nos jours et empêche notre patrie d’exercer sa pleine souveraineté, de disposer librement pour son développement de ses ressources humaines et matérielles, d’offrir un avenir resplendissant à sa jeunesse de plus en plus formée mais largement laissée pour compte. J’ai connu quatorze ans d’exil pour échapper aux geôles du PRPB. Quand la Convention du Peuple a été créée en 1988 pour en finir avec le régime dictatorial de Kérékou, j’ai pris à mes risques et périls la direction des comités de soutien de Côte d’Ivoire à cette convention. Je suis rentré d’exil en juillet 1990, estimant, une fois les libertés conquises par les luttes populaires de 1989-1990, que je pouvais rentrer au pays pour continuer sur le terrain avec les autres camarades le combat pour le pain. C’est dans ce cadre qu’a été déclenchée la lutte pour la suppression de la taxe dite civique, une taxe inique qui accablait les paysans pauvres. C’est pendant cette lutte que j’ai été arrêté le 18 juillet 1991 et que j’ai connu la prison pendant huit mois. Je raconte cette mésaventure dans Lettre de prison, publiée seulement en 2011 et dédiée à la mémoire de mon camarade Sègla KPOMASSI fusillé, au marché d’Azovè, le 16 septembre 1990, par un gendarme aux ordres du renouveau « démocratique » !

Notes :

[1Ernest Renan, Vie de Jésus, Paris, Gallimard, 1974 et 2010, p. 309.

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Albert Gandonou par lui-même
Bernice - le 3 mars 2016

Albert
Je ne découvre ce texte qu’à l’instant. Il y a un moment que je ne suis pas passée par ici. Il est bien profond et reflète bien ta personne, toi ! Mais je reste un peu sur ma faim. J’ai l’impression que ce n’est pas tout. que ce n’est pas la fin. Ai-je raison ?



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