Compte rendu du café-rencontre du vendredi 27 octobre 2017
Article mis en ligne le 3 novembre 2017
dernière modification le 13 novembre 2017

par L’administrateur
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La première réunion de la présente année académique a bien eu lieu. Elle a été structurée autour des axes ci-après :

1) Brève présentation de CPCM
2) Lecture et commentaire de l’annonce du café-rencontre de ce vendredi 27 octobre 2017
3) Présentation des textes de base et lecture des messages reçus
4) Exposé liminaire d’Albert GANDONOU visant à introduire le thème général : RELIGIONS et SPIRITUALITÉ.
5) Libre débat

Après les trois premiers points, Albert Gandonou s’est chargé de présenter le thème général et d’ouvrir ainsi les cafés-rencontres de l’année. Lire ci-dessous le texte de son exposé liminaire.

L’exposé et le débat qui l’a suivi ont permis aux participants de s’entendre sur la notion de religion et de spiritualité, et, sur cette base, de s’interroger sur les rapports de Jésus à la religion d’une part et à la spiritualité d’autre part. A la fin de la séance, un peu après 19h, il a été retenu que le jeune professeur de mathématique (lycée), Rolland Adéchina OYÉDÉLÉ, nous aide au prochain café-rencontre à nous pencher de plus près sur la notion de religion ainsi que sur son historique (son évolution) et ses différentes acceptions. Pour préparer son exposé, il s’appuiera entre autres sur l’ouvrage « Croyances » d’Henri ATLAN. Après la traditionnelle collation qui clôture nos rencontres, rendez-vous a été donc pris pour le vendredi 24 novembre 2017.

Exposé liminaire d’Albert GANDONOU

pour introduire le thème général : RELIGIONS et SPIRITUALITÉ.

I- QU’EST-CE QUE LA RELIGION ?

« Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent » (Durkheim, Formes élémentaires de la vie religieuse, ch. 1er).

« On peut en discuter certains points (le sacré n’est pas seulement interdit ou séparé, il est aussi vénérable ; la communauté des croyants n’est pas forcément une Eglise, etc.), mais gère, me semble-t-il, l’orientation générale. On remarquera qu’il n’y est pas question expressément d’un ou de plusieurs dieux. C’est que toutes les religions, constate Durkheim, n’en vénèrent pas : ainsi le jaïnisme, qui est athée, ou le bouddhisme, qui est « une morale sans Dieu ». (Ce commentaire est du philosophe français, André Comte-Sponville, qui propose plus loin une amélioration de la définition de Durkheim : « J’appelle « religion » tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles ou transcendantes (c’est le sens large du mot), et spécialement sur un ou plusieurs dieux (c’est le sens restreint), croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s’y reconnaissent ou les pratiques. » A. Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006, Pp. 15 et 16.)

Sur la base de cette définition de Durkheim amendée par Comte-Sponville, la religion est donc une institution sociale, constituée de croyances et de pratiques (sacrifices, rituels, etc.) qui unissent les êtres humains en une communauté morale ou spirituelle. Toutes les cultures ont su se donner la religion. Les formes en sont variées et diverses à l’image même de notre humanité. Elles sont d’ailleurs comparables aux langues, autres « jɔ wa mɔ ». L’année dernière, Henri ATLAN, à travers son livre Croyances, nous a aidés à comprendre que, l’esprit humain étant universel, ce sont des croyances et des pratiques quasi identiques qui ont prévalu de tout temps d’une civilisation à l’autre. On les retrouve jusqu’à nos jours en Afrique d’où elles sont sans doute parties, on les retrouve à Jérusalem jusqu’à la seconde chute du Temple en 70 : Jésus et ses parents ont donc à travers le judaïsme ont connu ces croyances et ces pratiques. Ce qui a changé avec les religions relativement récentes dans l’histoire de l’humanité (surtout christianisme et islam) c’est qu’à l’entrée une profession de foi est exigée des postulants pour y être admis : Credo, shahadah.

II- QU’EST-CE QUE LA SPIRITUALITÉ ?

Frédéric Lenoir : « si la religion est culturelle et collective, la foi et la recherche de sens sont éminemment universelles et individuelles. Un mot permet de bien distinguer la religion communautaire de cette quête personnelle : la spiritualité. Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si notre existence a un sens, s’il existe d’autres niveaux de réalité ou si nous sommes engagés dans un authentique travail sur nous-mêmes »
On l’aura compris, si toute religion est fondée dans une spiritualité, toute spiritualité n’est pas une religion. Il y aurait dans la religion une perspective collective et dans la spiritualité une démarche plus individuelle.

III- L’HOMME JÉSUS

Il avait une religion, celle de son peuple, celle de ses ancêtres : le judaïsme qui existe toujours. A mon humble avis, si l’on veut suivre l’exemple de Jésus, voici par où il faut commencer : respecter, aimer, vivre la religion de son peuple, de ses ancêtres. Etant entendu qu’il n’y a ni vraie religion ni fausse religion, comme les langues les religions sont une production des différentes communautés humaines. Cf. Paul s’adressant à Pierre : « Comment peux-tu forcer les non juifs à vivre comme les juifs ? » ou mieux cette autre traduction : « Pourquoi forces-tu les non juifs à judaïser ? » (Lettre aux Galates 2, v. 11). Jusqu’à sa mort, Jésus, le juif, a pratiqué le judaïsme. « Il a été enterré selon la coutume des juifs » (Jn 19, v. 40.) Ce qui s’appelle aujourd’hui religion chrétienne a été créée, montée, construite de toutes pièces bien après sa mort, en s’inspirant surtout de croyances et de pratiques non juives. La première Église, celle de Jérusalem jusqu’en 70 est restée fidèle au Temple, mais croyait en Jésus comme le messie promis par Dieu à son peuple. A cette époque, la société juive était en effet un contexte de strict monothéisme. "Nul ne saurait dire combien une affirmation trop rapide, trop superficielle, trop construite, de la divinité de Jésus, a pu nuire au cours des siècles à l’intelligence de son humanité et de sa mission." Marcel Légaut, Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme, Mirmande, ACML, 1997, p. 248.

Pour les juifs, le messie attendu est un homme, un envoyé de Dieu, qui devait, en tant que roi, libérer son peuple de la domination étrangère, romaine en particulier. Jésus a déçu cette attente. A la place d’un roi, c’est un thaumaturge et surtout un philosophe qui est venu. C’est plutôt un enseignement et un comportement que Jésus nous propose, à la manière des philosophes grecs et latins de son temps, lesquels avaient des disciples qu’on distinguait par un mode de pensée et un mode de vie conformes à ceux de leur maître. Comme d’autres grandes figures de ce que Karl Jaspers a appelé la « période ou l’ère axiale », Jésus a remis en question les croyances, les pratiques religieuses de son temps mais n’a pas créé une nouvelle religion. Il a pris la liberté de proposer une autre vision de Dieu (Cf. René Luneau : « Jésus, l’homme qui évangélisa Dieu ») et une autre vision des rapports entre l’homme et Dieu, en mettant l’accent sur le souci du prochain, sur le pardon, sur le comportement des êtres humains les uns envers les autres, en particulier envers les pauvres, les petits, les opprimés et les exploités. Il a prôné un monde de justice, d’égalité et de fraternité. Une philosophie, une spiritualité agissante ! Cela, ce n’est pas une religion, mais une spiritualité, une philosophie au sens antique du terme. Jésus était même un anticlérical qui nous a mis en garde contre ceux qui cherchent à s’ériger en intermédiaires entre Dieu et nous. Lire à ce sujet Frédéric LENOIR, Le Christ philosophe, Paris, Plon, 2007.

À propos de philosophie, deux remarques majeures s’imposent. 1) Si la religion est ouverte à tout venant, la philosophie est par définition réservée à quelques uns. Il s’agit ici de conversion comportementale (metanoïa) et d’efforts d’élévation spirituelle. Tout le monde n’était pas fait pour vivre en stoïcien ni en épicurien ni en platonicien. Comme le dit Jésus, "beaucoup sont appelés mais peu sont élus".2) Une question se pose de source. S’il y a bien une philosophie, une spiritualité de Jésus, qu’elle est-elle, cette philosophie, cette spiritualité ? De quel côté faut-il la chercher ? Du côté d’Athènes ou du côté de Jérusalem ? Cette philosophie, à mon humble avis, surgit du cœur de la tradition, de la culture juive. Il faut un authentique fils d’Israël pour l’inventer, la mettre au jour.

Il découle de ce qui précède que ce qu’on s’est mis à donner comme contenu au christianisme, surtout à partir du 4e siècle, pour complaire aux intellectuels gréco-latins de ce temps, les Libanios et autres Plotin, est une double... hérésie, je veux dire un double manque de respect de la vérité. 1) cela a été conçu par les saint Augustin non seulement en s’inspirant du platonisme mais en ramenant l’enseignement de Jésus au platonisme : « "... seule l’âme rationnelle et intellectuelle est capable de jouir de la contemplation de l’éternité de Dieu et d’y trouver la vie éternelle" (Augustin, De vera religione, III, 3). Telle est pour Augustin l’essence du platonisme, telle est aussi l’essence du christianisme. Mais, dira-t-on, quelle est alors la différence entre le christianisme et la philosophie platonicienne ? Pour Augustin, elle consiste dans le fait que le platonisme n’a pu convertir les masses et les détourner des choses terrestres pour les orienter vers les choses spirituelles, alors que, depuis la venue du Christ, des hommes de toute condition ont adopté ce mode de vie et on assiste à une véritable transformation de l’humanité. Si Platon revenait sur terre, il dirait : "Voilà ce que je n’ai pas osé prêcher aux foules". » (Pierre HADOT, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, 1995, p. 376-377). On ne peut pas mieux dire qu’on a sorti indûment la spiritualité de Jésus de la sphère de la philosophie pour la ramener, la diluer, dans la sphère de la religion. « "Nietzsche aurait pu s’appuyer sur Augustin pour justifier sa formule : "Le christianisme est un platonisme pour le peuple". "Il faut donc bien reconnaître que, sous l’influence de la philosophie antique, certaines valeurs qui n’étaient que très secondaires, sinon inexistantes, dans le christianisme, sont venues se placer au premier rang." » (Pierre HADOT, Ibid., p. 377). Une philosophie pour le peuple, pour les foules est une contradiction dans les termes. Une autre façon de dire qu’on est sorti de la philosophie et de toute spiritualité. À l’abri de l’hypocrisie, on va pouvoir manipuler les foules pour le pouvoir temporelle, comme on l’a vu pendant de nombreux siècles, et pour la richesse matérielle.

En renversant les tables des vendeurs de bœufs, de brebis et de pigeons destinés au sacrifice, en renversant les comptoirs des changeurs (Jn 2, v. 15) et en proclamant que nos corps étaient les vrais temples vivants de Dieu (Jn 2, v. 19-21), Jésus « a provoqué à la fois les hiérarques sadducéens exploiteurs du peuple et les autorités romaines qui comptaient sur eux pour maintenir l’ordre chez les juifs » (Cf. Père José Antonio Pagola, Jésus Approche historique, Paris, Le Cerf, 2012). Jésus a heurté de front les intérêts des sadducéens et des sacrificateurs de tous les temps. Dès lors, ceux-ci n’avaient qu’une chose à faire : comploter pour le faire disparaître, au nom de tous les hommes si friands de sacrifice et de religion : « Tuez-le ! Crucifiez-le ! »
Et voici la mission que nous confie Jésus, sûr pourtant que le monde ne nous laissera pas faire : libérer l’humanité de l’oppression de la religion, du pouvoir exploiteur des sacrificateurs et de leur hypocrisie sur fond de mercantilisme : « Vous ferez cela en mémoire de moi. » « Car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme j’ai fait. » (Jn 13 : 15). « Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde. » (Jn 17 : 18). « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. […] S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ! » (Jn 15, vv. 18-20).

Mais, peut-être, le christianisme devait-il prendre la forme d’une religion quasi-traditionnelle (le sacrifice demeure mais est devenu symbolique) pour porter l’Evangile jusqu’à nous, même si par la même occasion, elle nous a éloignés pendant longtemps de sa nouveauté radicale et de sa mise en œuvre réelle : il a mis du vin nouveau dans de vieilles outres. A-t-on assez remarqué que, dans l’Evangile selon Jean, fils de Marie par la volonté de Jésus sur la croix (Jn 19 : 27), c’est le lavement des pieds qui figure à la place de l’institution de la cène ? (Jn 13, v. 1-17). Est-ce pour mettre un frein à la dérive de l’interprétation sacrificielle de la cène qui avait déjà commencé ? En somme, « la « religion » chrétienne, avec l’aide de la culture ambiante, a réinventé non seulement le « sacrifice » mais les prêtres sacrificateurs, intermédiaires nécessaires entre l’homme et Dieu ! ! » Mais ça, c’est l’affaire du christianisme comme système, religion, institution… Comme dit un hadith : "C’est être bon musulman de ne pas s’occuper de ce qui ne vous regarde pas" (une communication orale du prophète Mahomed, citée par Cheikh AL ALAWI).

Nous les négro-africains n’avons que faire du christianisme entendu comme religion et devenu religion d’État, à partir du IVe siècle, et qui se prétend universel. Le bon arbre donne de bons fruits, a dit Jésus. Depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours, les sociétés dites chrétiennes refusent de nous voir en frères d’un même Père et nous infligent des souffrances et de cruelles discriminations qui ne finissent pas. Il n’y a qu’à lire Lilian THURAM, "Mes étoiles noires", pour s’en donner une toute petite idée. Cependant, les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Généralement, c’est par la naissance que nous devenons adeptes d’une religion qu’elle soit étrangère ou africaine. Et une religion est parfois si utile à l’être humain pour porter (supporter) ses angoisses existentielles et les épreuves inhérentes à la condition humaine. Du reste, on peut se demander si Jésus serait parvenu jusqu’à nous, jusqu’à la masse des humains, sans le véhicule de la religion. Le problème alors serait de chercher et surtout de trouver comment faire pour que le véhicule ne prenne pas toute la place qui revient à son passager… C’est à quoi CPCM s’attèle à son petit niveau et avec ses petits moyens.

Je suis revenu avec respect à la culture de mes ancêtres. J’ai reconnu leurs langues, leurs coutumes, leurs religions comme des langues, des coutumes et des religions humaines, tout à fait dignes de respect et de considération. Mais le disciple de Jésus que je me veux ne s’est pas senti tout à fait à l’aise dans leurs religions : à mes yeux, elles ont un besoin criard d’épuration. Pour le reste, je pense tout simplement ceci : « Qui fait du bien participe de Dieu » (3 Jn, v.11). Mes ancêtres qui ont fait du bien, tous les hommes qui font du bien sont de Dieu. Le bien est partie intégrante de tout homme, le mal aussi. Notre vocation est de faire croître la part de bien en nous. Mais faire du bien, écouter cette part christique de nous-mêmes, pour moi, n’est chose facile pour personne, même pas pour les chrétiens, et c’est ce qu’on ne dit pas assez.

Téléchargements Fichier à télécharger :
  • Lancement du livre "Comment je suis redevenu Africain" d’Albert GANDONOU, second manifeste de l’association CPCM
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