Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (suite 1) [Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001]
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI : « Ici s’effectue une bifurcation dans la compréhension de Dieu et dans la réalisation de la religion, qui nous interpelle directement aujourd’hui. Est-ce seulement grec, de penser qu’agir contre la raison est en contradiction avec la nature de Dieu, ou est-ce une vérité de toujours et en soi ? Je pense qu’en cet endroit devient visible l’accord profond entre ce qui est grec, au meilleur sens du terme, et la foi en Dieu fondée sur la Bible. »

Albert GANDONOU : « En Afrique noire, ce que dit le pape nous fait penser à ce mot de Senghor : « L’émotion est nègre comme la raison est hellène ». Pure sottise ! La raison comme l’émotion est le propre de tous les hommes sans exception. Grâce aux études ethnologiques du siècle dernier, que de lois sociales comparables aux six cent treize (613) commandements de l’Ancien Testament on trouve chez les peuples les plus divers à travers le monde ! Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne commettras pas d’adultère ni d’inceste, tu honoreras tes parents, tu te purifieras de ceci, de cela, … La règle d’or n’est pas commune qu’aux juifs, qu’aux Grecs, qu’aux chrétiens [1] ; on la retrouve partout sous diverses formes : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse à toi-même ». C’est avec Jésus que Dieu devient autre chose que le garant de l’ordre social, qu’il prend de la hauteur par rapport à nos petites logiques, à nos petites raisons qui seules empêchaient de l’entendre dans l’Ancien Testament. Mais, au juste, de quel accord profond parle le pape ? Paul à Athènes a été poliment éconduit par les philosophes grecs, lui qui est venu prêcher un Dieu de folie et non de raison ! Ce que le pape appelle accord profond n’a été réalisé que bien plus tard, avec Justin (v. 100-v. 165) d’origine palestinienne, qui a cherché à présenter la foi en termes crédibles pour les païens (entendre les grecs), avec Irénée (v. 140-v. 202) le premier théologien du christianisme, Clément d’Alexandrie (v. 150-v. 211) l’un des premiers à mettre en dialogue la philosophie grecque et le christianisme naissant et à qui on a reproché une conception du christianisme trop teinté d’hellénisme, Cyprien (200-258), et surtout à partir du IVe siècle, après le passage de l’Eglise au pouvoir avec l’avènement de Constantin 1er. Augustin va réinterpréter la bonne nouvelle de Jésus à partir de son néoplatonisme, lui qui s’est converti quasiment au même moment à Plotin et au christianisme. Sa pensée sera dominante dans la doctrine chrétienne jusqu’au XIIIe siècle où la redécouverte d’Aristote par les européens grâce aux chercheurs musulmans et arabes mettra fin à l’hégémonie augustinienne au profit du thomisme. Evolution de la pensée rationnelle donc. Cette évolution qui a connu un bond qualitatif avec les sciences modernes appelle d’autres interprétations de la foi selon la raison en progrès. Mais l’Eglise enclin au conservatisme, en fait, n’y encourage personne pour préserver son pouvoir et ses intérêts ! Mais est-ce bien Benoît XVI, l’ancien cardinal Joseph Ratzinger, qui nous parle aujourd’hui de la nécessaire rencontre interne entre foi biblique et questions grecques ? N’est-ce pas le même qui, à la Congrégation pour la propagande de la foi, a tenté de condamner bien des théologiens catholiques au silence : le P. Jacques Dupuis dont l’œuvre est tournée vers l’élaboration d’une théologie du pluralisme religieux et vise à en tirer les conséquences dans le domaine christologique, et même le P. Claude Geffré, qui a été nommé, contre le gré de Ratzinger, directeur de l’Ecole biblique de Jérusalem ?! »

Benoît XVI : « En référence au premier verset de la Genèse, Jean a ouvert le prologue de son Évangile avec la parole : ‘Au commencement était le Logos.’ C’est exactement le terme qu’emploie l’empereur : Dieu agit avec logos. Logos désigne à la fois la raison et la Parole – une raison qui est créatrice et peut se donner en participation, mais précisément comme raison. Jean nous a ainsi fait don de la parole ultime du concept biblique de Dieu, parole dans laquelle aboutissent tous les chemins, souvent difficiles et tortueux, de la foi biblique, et trouvent leur synthèse. Au commencement était le Logos, et le Logos est Dieu, nous dit l’évangéliste. La rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’est pas un hasard. La vision de saint Paul à qui se fermèrent les chemins vers l’Asie et qui vit en songe au cours de la nuit un Macédonien et l’entendit l’appeler : ‘Viens à notre aide’ (Actes 16, 6-10) – cette vision peut être interprétée comme un condensé de la nécessaire rencontre interne entre foi biblique et questions grecques. »

Albert GANDONOU : « Le livre de la sagesse dit de Salomon est une intrusion de l’influence grecque dans la Bible. Il date du premier siècle avant J.-C. L’influence de la philosophie et de la civilisation grecques était réelle et incontournable dans tout le bassin méditerranéen. Le grec y était depuis longtemps la langue véhiculaire. On ne le sait pas assez, les aristocrates romains parlaient grec de préférence à leur latin maternel ; à la maison, ils éduquaient leurs enfants en grec, en se disant que le latin ils finiront par le parler puisque c’est la langue de leur propre milieu. La civilisation grecque était brillante, à une époque donnée, comme l’antique civilisation égyptienne ; mais elle a connu comme d’autres un commencement et une fin. Nous autres civilisations, nous savons à présent que nous sommes mortelles. (Paraphrase de Valéry). Nous avons assisté, dans l’antiquité, notamment en Egypte puis en Grèce, à la naissance de l’humanité à la pensée scientifique, avec cette particularité qu’elle s’est accompagnée de traces écrites qui sont parvenues jusqu’à nous. Mais, c’est, par exemple, progressivement que les idées d’Aristote ont été connues en Europe occidentale. Jusque vers 1200 apr. J.-C., on n’y connaissait que ses écrits de logique, tandis qu’on ignorait tout de ses écrits scientifiques et philosophiques. Ce sont d’abord les Arabes qui ont découvert ces écrits-là, l’ont traduits à partir de 800 apr. J.-C. et remis au goût du jour. « Le progrès des sciences physiques chez eux au cours du XIe siècle entraîna un abandon progressif du spiritualisme néo-platonicien au profit du naturalisme aristotélicien [2] . » Ce sont eux, les Arabes, les musulmans, qui feront redécouvrir Aristote aux Occidentaux au XIIIe siècle. L’étude de ces nouveaux écrits d’Aristote fut d’ailleurs proscrite, dans un premier temps [3] ; mais, grâce à Albert le Grand (1206-1280) et à Thomas d’Aquin (v.1225-1274), ils devinrent vite la base d’une nouvelle philosophie chrétienne, mélange de théologie et d’aristotélisme. Ainsi la pensée théologique occidentale fut modelée pendant neuf siècles par les œuvres de saint Augustin, dont on sait qu’il s’est beaucoup inspiré de Plotin, le célèbre néo-platonicien du IIIe siècle. C’est donc seulement au XIIIe siècle que, « avec la redécouverte d’Aristote, des philosophes chrétiens tels que Thomas d’Aquin échafaudèrent leur système sur une base aristotélicienne ; il eut alors une réaction contre l’augustinisme [4] ». Et l’humanité a continué sa marche, la pensée humaine a continué d’évoluer, de progresser, de connaître des bonds qualitatifs, d’aucuns diraient des révolutions : la révolution copernicienne, les révolutions que nous devons à Einstein et aux théoriciens de la mécanique quantique... Les questionnements de la science d’aujourd’hui constituent des développements qui proviennent des questionnements grecs de l’Antiquité. La pensée humaine ne s’est arrêtée ni à Pythagore, ni à Socrate, ni à Platon, ni à Aristote, ni à Epicure ni à Zénon de Kition… On se souviendra longtemps des fâcheuses conséquences de la suprématie que va acquérir l’autorité d’Aristote, dans quasiment tous les domaines du savoir, à partir de la fin du XIIIe siècle où il était devenu possible de traduire ses écrits en latin, directement du grec, et non plus de l’arabe. « Ce fut particulièrement malheureux pour l’astronomie, qui, avec l’alchimie, représentait l’intérêt scientifique majeur du Moyen Âge, puisqu’en effet, dans ce domaine, Aristote s’est fourvoyé, soutenant que la Terre est une sphère stationnaire et l’Univers géocentrique [5]. . » « Aristote pensait que la Terre était immobile et que le soleil, la lune, les planètes et les étoiles tournaient selon un mouvement circulaire autour d’elle [6] ». Au IIe siècle avant J C, Ptolémée développa cette idée d’Aristote et aboutit à un système cosmologique achevé, relativement sûr pour prédire la position des corps célestes. Dans le système de Ptolémée, « la Terre occupait la position centrale, entouré de huit sphères qui portaient respectivement la Lune, le Soleil, les étoiles et les cinq planètes connues à l’époque, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Les planètes elles-mêmes décrivaient de petits cercles sur leurs sphères respectives, cela pour rendre compte des trajectoires assez complexes que l’on observait dans le ciel. La sphère la plus extérieure portait les étoiles fixes, qui conservaient la même position les unes par rapport aux autres, mais qui tournaient en bloc. Ce qu’il y avait au-delà de cette sphère ne fut jamais bien précisé mais à coup sûr cette partie de l’univers n’était pas observable par l’humanité [7] ». « L’Eglise chrétienne y trouva une vision de l’univers en accord avec les Saintes Ecritures, et qui avait le gros avantage de laisser de la place au-delà de la sphère des fixes pour le Paradis et l’Enfer [8] . » « (…) Quand Galilée (1564-1642) remit en question sa véracité, c’était contre un christianisme aristotélicien qu’il péchait [9] . »
Dieu merci, ces temps sont révolus. Nous vivons à l’heure où prévalent la relativité générale d’Albert Einstein, le principe d’incertitude d’Heisenberg, les théorèmes d’incomplétude de Kurt Gödel, le réel voilé de Bernard d’Espagnat, la matière profonde de Mihaï Draganescu, la théologie des religions du monde, le pluralisme religieux de Jacques Dupuis… Si on peut dire que « la rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’est pas un hasard », c’est tout simplement parce que cette dernière s’imposait à tout et à tout ce qu’elle trouvait sur son passage : le message biblique, l’empire romain, l’ensemble du monde méditerranéen. Le christianisme ne pouvait y échapper. Un peu comme aujourd’hui rien n’échappe à l’emprise du néo-libéralisme et de la révolution scientifique et technique que nous vivons. Rien. Le christianisme de Benoit XVI non plus ! Ce christianisme qui a été teinté d’hellénisme, c’est-à-dire qui a été stoïcien, platonicien, épicurien, néo-platonicien, puis aristotélicien, il est plus que temps de se demander sérieusement ce qu’il est en lui-même ! Et Jésus qui devrait en être la seule source, qui était-il ? Etait-il un philosophe grec ? Un théoricien spéculateur ? Un doctrinaire ? Un dogmatique ? Un scientifique au sens ancien ou actuel du terme ? Ou bien un envoyé du Dieu de Miséricorde ? Un événement, un mystère, une contingence historique, qui a fait son apparition au cœur de cet autre événement que sont le peuple juif et son histoire ? Une vérité historique contingente que ne peuvent prouver les vérités nécessaires de la raison ?... Quel est le cœur du message de Jésus ? Que signifie pour nous son avènement ? Pour Marcel Légaut, Jésus, par sa vie, est venu nous donner l’exemple. A sa suite, chacun doit devenir soi, prendre progressivement conscience de la mission qui est la sienne et l’accomplir dans la fidélité à soi. Qu’en pense le pape ? En quoi avons-nous tellement fait avancer le monde en passant le temps à spéculer sur la nature divine de Jésus ? Et si Jésus n’était venu que pour ouvrir chacun de nous au divin qui est en lui et qui fait de nous, en puissance, des co-libérateurs du monde avec lui… Vous êtes des dieux. Vous ferez des œuvres plus grandes encore… »

Notes :

[1Cf. Paul Ricoeur, Amour et justice, Tübingen, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), 1990, pp. 48-50, cité par Antoine Delzant, Croire quand même, Paris, Bayard, 2006, p. 271.

[2Epstein (Isidore), Le Judaïsme, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1969, p. 196.

[3Au début, Thomas d’Aquin a dû s’entêter et se cacher de l’Eglise pour lire Aristote !

[4Université d’Oxford, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 pour la trad. fr, p.135. Voir l’entrée Aristote dans ce même dictionnaire.

[5Ibidem, p. 94.

[6Hawking (Stephen), Une brève histoire du temps. Du big bang aux trous noirs, Paris, Flammarion, 1989, p. 19.

[7Ibidem, p. 19.

[8Hawking, Ibid, pp. 19-20.

[9Université d’Oxford, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 pour la trad. fr, p.94.

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