Albert GANDONOU commente le discours du Pape BENOÎT XVI à Ratisbonne (suite 5) [Bulletin CPCM n°022 du 15 février 2007 ISSN : 1659-5114-03-01-2001]
Article mis en ligne le 7 novembre 2009
dernière modification le 8 novembre 2009

par L’administrateur
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Benoît XVI : « Avant d’en arriver aux conséquences ultimes auxquelles je tends en tout cela, je dois brièvement signaler la troisième déshellénisation, qui a lieu actuellement. Au regard de la rencontre avec la multiplicité des cultures, on dit volontiers aujourd’hui que la synthèse avec la culture de la Grèce a été une première inculturation, réalisée dans l’Eglise antique, qu’on ne devrait pas imposer aux autres cultures. Ce serait leur droit de contourner cette inculturation pour revenir au simple message du Nouveau Testament, afin de l’inculturer à nouveau dans leurs espaces. Cette thèse n’est pas simplement fausse, elle est exagérée et inexacte. Car le Nouveau Testament est écrit en grec et porte en lui-même la rencontre avec l’esprit grec qui avait mûri auparavant dans la formation de l’Ancien Testament. Bien sûr, il y a des couches dans le devenir de l’Eglise antique qui ne doivent pas entrer dans toutes les cultures. Mais les choix fondamentaux, qui concernent le lien de la foi avec la quête de la raison humaine, appartiennent à cette foi elle-même et sont adaptés à son développement. »

Albert GANDONOU : « Le Nouveau Testament est écrit en grec et porte en lui-même la rencontre avec l’esprit grec qui avait mûri auparavant dans la formation de l’Ancien Testament. Cela ne veut absolument rien dire ! Mais on ne saurait dire à un pape qu’il n’a rien compris à la pentecôte ! Contrairement à l’Islam, le christianisme n’a pas de langue sacré, ni le grec, ni le latin, ni même l’araméen, la langue que parlait Jésus ! C’est dans sa langue maternelle, c’est-à-dire dans sa culture, que chacun est appelé à recevoir l’Evangile, la bonne nouvelle de la scandaleuse miséricorde du Dieu de Jésus. La mission doit toujours s’accomplir dans le respect des peuples et de leurs religions. Et puis le pape en dit trop sur la raison et l’hellénisme. Mais, bon Dieu, la raison est universelle, simplement humaine. Selon Baudelaire et au contraire de l’imagination, elle n’est même pas la maîtresse de nos facultés. »

Benoît XVI : « J’en viens à ma conclusion. L’essai d’autocritique de la raison esquissé ici à gros traits n’implique pas du tout la conception selon laquelle il faudrait revenir en deçà de l’‘Aufklärung’ et congédier les vues de la modernité. La grandeur du développement moderne de l’esprit est reconnue sans restriction : nous sommes tous reconnaissants pour les grandes possibilités qu’elle a ouvertes à l’homme et pour les progrès de l’humanité qui nous sont offerts. L’éthique de la scientificité est en outre volonté d’obéissance envers la vérité et, par suite, expression d’une attitude fondamentale qui appartient aux choix fondamentaux du christianisme.

Il s’agit non d’un retrait, ni d’une critique négative, mais d’un élargissement de notre concept et de notre usage de la raison. Car avec toute la joie que nous éprouvons à la vue des nouvelles possibilités de l’homme, nous voyons aussi les dangers qui croissent avec ces possibilités et nous devons nous demander comment en devenir maîtres. Nous le pouvons seulement si raison et foi s’unissent d’une manière nouvelle ; si nous surmontons l’auto-limitation de la raison à ce qui est falsifiable dans l’expérience, et si nous ouvrons de nouveau à la raison toute sa largeur. En ce sens, la théologie appartient à l’Université non seulement comme discipline relevant de l’histoire et des sciences humaines, mais comme spécifiquement théologie, comme question sur la raison de la foi et à son large dialogue avec les sciences.

Ainsi seulement nous devenons capables d’un authentique dialogue entre cultures et religions, dont nous avons impérativement besoin. Dans le monde occidental domine largement l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de la philosophie qui en dépendent sont universelles. Mais précisément, cette exclusion du divin hors de l’universalité de la raison est perçue, par les cultures profondément religieuses du monde, comme un mépris de leurs convictions les plus intimes. Une raison qui est sourde au divin et repousse les religions dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures.
En outre, comme j’ai essayé de le montrer, la raison scientifique, avec son élément platonicien, porte en elle-même une question qui tend au-delà d’elle et des possibilités de sa méthode. Elle doit tout simplement accepter comme un donné la structure rationnelle de la matière, tout comme la correspondance entre notre esprit et les structures rationnelles qui règnent dans la nature, un donné sur lequel est fondé sa méthode. Mais la question ‘pourquoi il en est ainsi’ demeure, et doit être transmise par les sciences de la nature à d’autres niveaux et à d’autres manières de penser – à la philosophie et à la théologie. »

Albert GANDONOU : « La question « pourquoi il en est ainsi » demeure. L’humanité n’en a peut-être pas la réponse définitive. Elle a eu au long des âges de grandes intuitions à travers les diverses civilisations. Les savants aujourd’hui se tournent humblement vers ces diverses civilisations. Toutes ces diverses civilisations. A commencer par celles d’Orient qui présentent des analogies fascinantes avec les questions sur lesquelles les sciences les plus rigoureuses buttent de nos jours : le réel voilé, la matière profonde… Mais sans oublier celles d’Occident. Plotin, le néoplatonicien du IIIe siècle, est très couru par les savants les plus en pointe actuellement, comme le Roumain, Mihai Draganescu. Plotin a eu cette intuition qui semble résumer ce que dit la science la plus en pointe aujourd’hui : « Tout ce qui existe émane de la divinité dont l’essence ne peut être connue. » Mais s’ouvrir à Platon, à Plotin, aux sages d’Orient ou d’Afrique, c’est s’ouvrir à la métaphysique et à la philosophie qui ne sont pas le monopole du christianisme. C’est précisément ouvrir de nouveau à la raison toute sa largeur. Les sciences depuis le siècle dernier sont déjà en dialogue avec « d’autres niveaux », « d’autres manières de penser », avec la philosophie, avec la théologie des religions du monde. Si Draganescu reste matérialiste malgré tout, alors qu’on ne sait plus où commence la matière ni où elle finit, d’autres chercheurs de pointe explorent d’autres pistes et n’hésitent pas à rompre avec le matérialisme. « Ainsi Schrödinger, l’un des plus grands physiciens du XXe siècle, exposa une conception du monde essentiellement inspirée par le Véda. (…) David Bohm, pour sa part, cherche à montrer qu’au-delà du langage dualiste que les sciences ont hérité de la tradition occidentale, leur développement, en particulier celui de la physique quantique, nous mène à découvrir les chemins de la mystique orientale [1] . » Le Dr Deepak Chopra, quant à lui, prend directement le contre-pied de Draganescu : « Le niveau le plus fondamental, le plus élémentaire de la Nature n’est pas matériel, ce n’est même pas une soupe d’énergie et d’information, mais du potentiel pur. (…) L’intelligence du domaine spirituel est ce qui organise la « soupe d’énergie » en entités connaissables. C’est ce qui assemble les particules quantiques en atomes, les atomes en molécules, les molécules en structures. C’est la force organisatrice derrière toute chose [2] . »

Mais Ilya Prigogine, tout en admettant que les sciences modernes sont vouées à entretenir des rapports avec les différentes traditions (occidentales, orientales…) met en garde contre toute amalgame : « Il ne s’agit pas, pour nous, de proposer une « vision scientifique du monde » qui pourrait unifier science et philosophie, supprimer les différences et les tensions. Une « vision scientifique du monde », quel qu’en soit le contenu, est par définition close, porteuse de certitudes, privilégiant les réponses par rapport aux questions qui les ont suscitées. Ce n’est pas « une vision du monde » que nous voudrions faire partager, mais une vision de la science. Au même titre que l’art et la philosophie, celle-ci est avant tout expérimentation, créatrice de questions et de significations. Pas plus que la philosophie, elle ne pourra nous dire ce qu’ « est » le temps, mais, comme la philosophie, elle a pour problème le temps, la création d’une cohérence entre notre expérience la plus intime, qui est celle du temps, et nos manières de décrire le monde, et nous-même qui avons émergé de ce monde [3] ». Mais, à ce stade, c’est tout le discours du pape qui sonne faux, quand on sait que l’Eglise n’a jamais entretenu de large dialogue ni avec les sciences ni avec les autres religions. Ce discours lui-même est la preuve que Benoît XVI n’est pas prêt à un tel dialogue.

Pour en revenir au christianisme, faut-il le redire avec force : Jésus n’est pas venu nous proposer des réponses à la question : « pourquoi il en est ainsi ? » ! Le seul sujet qui avait de l’intérêt à ses yeux c’est l’amour, c’est-à-dire le pardon, le partage. C’est l’homme et comment réorienter nos comportements les uns envers les autres pour que ses droits soient priorisés et qu’il ait la vie en abondance déjà sur cette terre. »

Benoît XVI : « Pour la philosophie et d’une autre manière pour la théologie, l’écoute des grandes expériences et intuitions des traditions religieuses de l’humanité, en particulier de la foi chrétienne, est une source de connaissance, contre laquelle on ne se protègerait qu’en restreignant de façon inadmissible notre capacité d’écouter et de trouver des réponses. Il me vient ici à l’esprit un mot de Socrate à Phédon. Les discours précédents ayant évoqué beaucoup d’opinions philosophiques fausses, Socrate déclare : « On comprendrait aisément que quelqu’un, devant tant de faussetés, passât le restant de sa vie à haïr et à mépriser tous les discours sur l’être. » Mais de cette manière, il perdrait la vérité de l’être et s’attirerait un très grand dommage.

L’Occident est menacé depuis longtemps par le rejet des questions fondamentales de la raison et ne peut en cela que courir un grand danger. Le courage pour l’élargissement de la raison, non la dénégation de sa grandeur – tel est le programme qu’une théologie responsable de la foi biblique doit assumer dans le débat actuel. « Ne pas agir selon la raison (selon le Logos) s’oppose à la nature de Dieu », répliqua Manuel II, depuis sa vision chrétienne de l’image de Dieu, à son interlocuteur persan. C’est dans ce grand Logos, dans cette large raison que nous invitons nos partenaires au dialogue des cultures. La trouver toujours à nouveau, telle est la grande tâche de l’Université. »

Albert GANDONOU : « C’est dans la fermeture sur son cher et grand Logos grec que le pape invite au dialogue des cultures. Amen ! - Son discours, en tout cas, a un mérite pour nous au Bénin : c’est qu’il nous aura permis de comprendre pourquoi le cardinal Bernardin Gantin, Doyen honoraire du Sacré Collège, a donné un coup d’arrêt à l’expérience du mεwi whεndo [4] , l’inculturation de la religion catholique en milieu fon. Mais si la religion du pape n’a rien à voir avec notre culture, la bonne nouvelle de Jésus-Christ est un trésor que nous ne lâcherons pas. Pour rien au monde ! Cet appel à l’amour, au pardon et au partage, qui nous donne de monter en humanité, cette bonne nouvelle de l’étonnante miséricorde du Dieu de Jésus, nous saurons l’inculturer chez nous, par nous-mêmes, comme Zachée, en prenant le temps qu’il faudra comme ont fait les peuples qui ont reçu ce message avant nous. »

I- BIBLIOGRAPHIE :

1. Diop (Birago), Les Contes d’Amadou Koumba, Paris, Présence Africaine, 1961

2. Myers (Ched), Binding the strong man A political reading of Mark’s story of Jesus, New-York, Orbis Books, Maryknoll, thirteenth printing, oct. 2002.

3. Feillet (Bernard), L’étincelle du divin, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.

4. Celse (philosophe du 2e s. apr. J-C), Contre les chrétiens, Paris, Editions Phébus, 1999.

5. Cornwell (John), Le Pape et Hitler, Paris, Albin Michel, 1999.

6. Nolan (Albert), Jésus avant le christianisme, Paris, Editions ouvrières, 1979.

7. Chrétiens pour changer le monde, n° 18 (Le manifeste), 20 et 21.

8. Cheikh Anta (Diop), Nations nègres et culture, t. 1 et 2, Paris, Présence Africaine, 1979.

9. Sous la direction de Staune (Jean), Science et quête de sens, Paris, Presses de la Renaissance, 2005.

10. Guillebaud (Jean-Claude), La force de conviction, Paris, Seuil, 2005.

11. Teixidor (Javier), Le judéo-christianisme, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2006.

12. Hadot (Pierre), Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, 1995.

13. Epictète (philosophe du 2e s. apr. J-C), Maximes et pensées, Paris, Ed. du Rocher, 2003

14. Hadot (Pierre), Plotin ou la simplicité du regard, Paris, Gallimard, 1997.

15. Les dossiers Historia, Les Cathares La croisade albigeoise, Editions Tallandier, 1999.

16. Barnavi (Elie) et Rowley (Anthony), Tuez-les tous ! La guerre de religion à travers l’histoire VIIe-XXIe siècle, Paris, Les édit. Perrin, coll. Tempus, 2006.

17 Joly (Robert), Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite…Les raisons de l’incroyance, Anvers et Bruxelles, les Editions EPO – Espace de libertés, 2000.

18. Mattei (Paul), Le christianisme antique (1er – Ve siècle), Paris, Ellipses, 2003.

19. Marrou (Henri-Irénée), L’Eglise de l’Antiquité tardive 303-604, Paris, Seuil, 1985.

20. Lévinas (Emmanuel), Ethique et infini, Paris, Arthème Fayard et Radio France, 1982.

21. Chestov (Léon), Athènes et Jérusalem, Paris, Flammarion, 1967.

22. Geffré (Claude), Profession théologien, Paris, Albin Michel, 1999.

23. Perelman (Chaïm) et Olbrechts-Tyteca (Lucie), Traité de l’argumentation, Bruxelles, Edit. de l’Université de Bruxelles, 1988, 1992, 2000.

24. Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006.

Cotonou, ce mardi 12 décembre 2006

Albert GANDONOU

gandalert@yahoo.fr

Notes :

[1Prigogine (Ilya), Entre le temps et l’éternité, Paris, Fayard, 1988, p. 16.

[2Dr. Deepak Chopra, Le livre des coïncidences, Paris, Dunod, 2004, p. 24.

[3Prigogine (Ilya), Entre le temps et l’éternité, Paris, Fayard, 1988, p. 16-17.

[4Expression « fon » qui signifie : le patrimoine, la tradition de l’homme noir.

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