COMMUNICATION D’ALBERT GANDONOU : LA BONNE NOUVELLE DE JESUS-CHRIST (4e volet)
Article mis en ligne le 17 juillet 2010

par L’administrateur
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L’Évangile : un message de justice sociale, d’amour et de paix, adressé à tout homme, pour son élévation en humanité, c’est-à-dire vers Dieu

4e volet : EST-CE UNE RÉGRESSION HISTORIQUE, CE QUE NOUS AVONS FAIT DE CE MESSAGE ?

IV. UNE REGRESSION HISTORIQUE ?

Alors, peut-on se demander, pourquoi les chrétiens ont-ils repris le chemin de la religion à l’ancienne ? Pourquoi donc ont-ils restauré le Temple dans toute sa splendeur ?

1) Qu’on daigne nous faire miséricorde pour cette espèce de régression historique. Mais, qu’on se souvienne, les autres religions ne nous ont pas laissé de choix. D’une part, ceux d’entre nous qui étaient restés fidèles au judaïsme, notamment la communauté de Jérusalem avec à sa tête l’apôtre Jacques jusqu’en 62, et qu’on appelait les judéo-chrétiens, en ont été insidieusement exclus, après la chute du second Temple en 70, au moyen de la birkat ha-minim introduite dans les prières de la synagogue : « Pour les apostats, qu’il n’y ait pas d’espoir, et que le royaume de l’impertinence soit déraciné de nos jours, et que les notsrim  [1] et les minim disparaissent en un instant, qu’ils soient effacés du livre de la vie et ne soient pas inscrits avec les justes. Béni sois-Tu Seigneur, qui sommets les impudents [2] . » On trouve trace de cette exclusion dans ce passage de l’Évangile selon Jean : « que si quelqu’un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue » (Jn 9, 22). D’autre part, les religions des nations, les religions « païennes », ne nous ont pas accueillis les bras ouverts avec notre Jésus-Christ, mort et ressuscité, et sa Bonne Nouvelle de Miséricorde et d’Amour universel, sans exclusion aucune. Ce message était d’une trop grande nouveauté. Très vite, l’exclusion et la persécution se sont abattues sur nous de la part des « païens » durant les trois premiers siècles de notre ère. Peu à peu nous en sommes venus à nous doter de notre propre religion. Nous avons dû nous fabriquer de toutes pièces une religion sur mesure où « l’eucharistie, l’action de grâce (c’est le sens de ce mot) au moment de partager le pain et le vin en souvenir de Jésus [3] » est vite devenu le « saint sacrifice de la messe » avec, à la clé, des sacrificateurs flambant neufs. Puis, avec la conversion de l’empereur Constantin 1er au début du 4e siècle, cette religion est devenue religion d’État et à notre tour nous avons pu exclure et réprimer les autres [4]. Encore une fois, qu’on daigne nous faire miséricorde !

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Albert Gandonou, pendant sa communication

2) La religion utilitaire est avant tout un besoin de l’homme. Tout chrétiens que nous sommes, nous avons besoin de religion, comme bien des hommes. Jésus lui-même fréquentait la synagogue et le Temple, c’est-à-dire la religion de sa patrie et de son peuple, et se retirait souvent pour prier. Des philosophes comme Plotin et même la sagesse populaire ont beau nous inviter à accepter l’ordre du monde, « la religiosité et la rationalité naturelles [5] » dont nous sommes tributaires nous poussent sans cesse à courir les temples comme Amélius : « Amélius, un des disciples de Plotin, était, nous raconte Porphyre, très dévot : Il aimait à offrir des sacrifices, et il faisait le tour des temples à la nouvelle lune et aux fêtes. Un jour, il demanda à Plotin de venir avec lui. Celui-ci lui répondit : « C’est aux dieux de venir à moi, non à moi d’aller à eux » En quel sens il prononça ces paroles si hautaines, c’est ce que nous ne pûmes comprendre et nous n’osâmes pas l’interroger. (…) Mais comment ne pas y reconnaître le sens plotinien de la présence divine ? Pour trouver Dieu, il n’est pas nécessaire de se rendre dans des temples où il habiterait. On n’a pas à se déplacer pour atteindre sa présence. Mais on doit devenir soi-même un temple vivant dans lequel la présence divine pourra se manifester [6] . » A propos de la Providence, il nous dit ceci : « La loi veut qu’à la guerre on trouve son salut dans la bravoure et non dans la prière. On n’obtient pas de récoltes en faisant des prières, mais en prenant soin de la terre ; et l’on est mal portant, si l’on néglige le soin de la santé. (…) Si les méchants sont au pouvoir, c’est par la lâcheté de leurs sujets : c’est justice, et le contraire est injuste. Oui, la Providence divine ne doit pas faire que, nous, nous ne soyons rien [7] . » Au sud Bénin, une chanson populaire recommande à peu près la même chose : « Kolo kuntɔ mɔ nɔ sɛgɛ sɛgɛ : a nɔ sɛgɛ sɛgɛ a na fili jayi. A ka fili jayi ma nyi Vodun hwɛ ɖe... ». Traduction : Un piroguier a le devoir de rester en équilibre sur sa pirogue. Sinon, il sera renversé avec son embarcation. Mais si cela arrive, qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même et non au Vodun qui ne l’aurait pas secouru. Cette parabole a déplu à l’adepte du Vodun. De même, selon un proverbe gun : Ye nyɔ nwi, fa nɔ gbɔ jɛ. Traduction : On laisse l’oracle en paix quand on sait se servir de son intelligence. Et enfin : Ɖɛ mɔ nɔ ɖe ajigan sɔn afɔ mɛ : La prière ne peut suffire à vous sortir une chique du pied. Convenons que tout cela est bien vrai. Cependant, chacun de nous a fait cette expérience : il arrive que notre foi nous sauve et que l’improbable se réalise, grâce à nos prières.

3) Mais, sans cela, sans ce véhicule qu’est la religion chrétienne, entendrait-on encore parler de Jésus-Christ aujourd’hui ? Connaîtrait-on sa vie comme nous le connaissons, grâce aux lectures qui nous sont faites à chaque célébration ? Beaucoup dans cette salle ont, par exemple, entendu parler pour la première fois de Plotin, d’Epictète ou de Zénon de Citium ! Quant aux autres philosophes de l’antiquité gréco-latine, tels que Socrate, Platon ou Aristote, leurs noms souvent nous sont connus mais nous ignorons généralement tout de leur vie. C’est dire assez que « Chrétiens pour changer le monde » n’a rien contre la religion utilitaire, ni contre les sacrifices et les sacrificateurs.

4) Cependant, « l’Évangile nous apprend que Dieu s’est lassé de ce type de rapport, il a appelé l’homme à s’en dégager. L’homme moderne a besoin de désapprendre une certaine forme d’esprit religieux - fait de soumission, de calcul, d’expressions de besoins matériels, de craintes... – (...) Dieu nous demande d’entrer en relation avec lui en développant des relations de fraternité, de gratuité, d’amitié les uns avec les autres [8] . » « La désacralisation du monde des religions et l’amour du prochain sont donc les deux faces indivisibles du message de Jésus. L’amour du prochain est déclaré le même que l’amour de Dieu, il n’y a rien au dessus de ce commandement, et il n’y a pas de précepte concernant un culte spécifique à rendre à Dieu [9] . » Dans ma langue, quand vous faites du bien à votre prochain, on dit de vous que vous êtes un être humain : « Gbεtɔ wε », « E jɔ mε ». N’est-ce pas là une conception somme toute évangélique, au regard de ces citations du P. Joseph Moingt ?

Notes :

[11 « Les judéo-chrétiens sont désignés par l’expression notsrim. » : voir Dan Jaffé, Le Talmud et les origines juives du christianisme, Paris, Cerf, 2008, pp. 123-124.

[22 Dan Jaffé, Le Talmud et les origines juives du christianisme, Paris, Cerf, 2008, pp. 123.

[33 Joseph Moingt, La plus belle histoire de Dieu, Paris, Seuil, 1997, p. 146.

[44 En fait, l’histoire du christianisme est bien plus complexe et bien plus compliquée que cela. Je simplifie et je raccourcis beaucoup pour aller vite, faute de temps. J’invite ceux qui veulent en savoir plus à lire, par exemple, Frédéric Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu, Paris, Fayard, 2010 et Olivier Le Gendre, Confession d’un cardinal, Paris, JC Lattès, 2007.

[55 Père Joseph Moingt, « Dieu veut que l’homme soit libre », Op. cit.

[66 Pierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, Paris, Gallimard, 1997, p. 65.

[77 Ibidem, pp. 177-178.

[88 Ibidem, pp. 177-178.

[99 Joseph Moingt, La plus belle histoire de Dieu, Paris, Seuil, 1997, p. 145.

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