Communication de M. Albert Gandonou au symposium du 4 avril 2009 sur Mgr Isidore De Souza
Article mis en ligne le 20 septembre 2010

par L’administrateur
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Ce symposium est organisé par l’Institut des Artisans de Justice et Paix, au Chant d’Oiseau à Cotonou, sur le thème : « Mgr. Isidore de Souza :
"Marche devant moi et sois intègre" en homme d’Église et en homme politique »

Albert Gandonou a choisi comme épigraphe à sa communication cette parole de Mgr Nestor Assogba, extraite de l’homélie de son intronisation à la cathédrale de Cotonou : "Vous n’aurez jamais la paix avec Dieu. Dieu n’est pas conservateur."

Dans l’argumentaire de ce symposium, les organisateurs m’ont présenté, notamment, comme « libre penseur » et comme « communiste chrétien ». Je les remercie de l’attention qu’ils portent à ma petite personne. Mais d’entrée de jeu, je voudrais dire que je suis tout simplement chrétien. Et c’est ce que je vais essayer de montrer, sans oublier d’en venir à la question qui nous rassemble autour de la mémoire de Mgr Isidore De Souza : l’immixtion opportuniste des religieux dans la politique.

I. JE SUIS CHRÉTIEN

1) Le chrétien est un disciple de l’homme Jésus

Le chrétien n’a encore rien fait quand il croit à la divinité de Jésus, à la vie après la mort, à Marie Mère de Dieu, à la très sainte Trinité, à l’infaillibilité du pape… et qu’il va à la messe tous les matins ou tous les dimanches. Les païens n’en font-ils pas autant ? A mon avis, le chrétien est avant tout un disciple de Jésus, un suiveur de l’homme Jésus qui est le chemin vers le Père. A ce niveau, le chrétien est tout à fait comparable au philosophe de l’antiquité grecque, qui n’assimilait pas seulement une doctrine, mais était surtout le suiveur de son maître dont il épousait le mode de vie. De même, nous les chrétiens, nous devons accepter de nous laisser interpeller par cette parole du prophète Mahomet : « Quand le fils de Maryam est donné pour exemple, ton peuple s’écarte de lui » (S. 43, v. 57). Et même par cette autre, - et pardonnez-moi de la citer : « Issa était seulement un serviteur que nous avons favorisé et donné en exemple aux Fils d’Israël » (S. 43, v. 59). On devient chrétien dans la liberté. Un jour d’intense écoute. C’est un déclic, quelque chose qui fait tilt en vous, au plus profond de vous, de votre expérience personnelle, humaine.

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Albert Gandonou, attendant de prendre la parole

Et vous rencontrez quelqu’un, et plus rien n’est comme avant. Vous vous découvrez un passé, quelque chose qui n’est plus vous, et vous avez un avenir. Et la vie trouve son sens, son signe, son symbole en Jésus-Christ, mort et ressuscité. Et vivre aujourd’hui devient vivre comme lui : être courageux, c’est-à-dire chercher la vérité et essayer de la vivre, chercher la vérité, ce qui fait progresser la société, libère et « sauve » les hommes, et essayer de la dire, en toute responsabilité mais aussi quoi qu’il en coûte. Par la vérité ainsi quêtée et vécue, avec nos incapacités et nos limites mais aussi avec les dons que nous avons reçus, c’est l’Emmanuel - venu « pour nous les hommes et pour notre salut » - qui est à l’œuvre dans notre monde, dans notre histoire, à travers non seulement les chrétiens mais tous les hommes de bonne volonté - je pense par exemple à Etty Hillesum -, et qui mène l’humanité vers son point d’aboutissement, le point Omega dont a si bien parlé le Père Teilhard de Chardin. Et l’Eglise, est-ce vraiment autre chose que l’Assemblée, visible et invisible, de ceux qui quêtent ainsi la vérité de l’homme et essaient de la vivre, de ceux qui essaient de vivre cet amour du prochain et du plus grand nombre, dans la confiance (ou non ?) en Dieu ?

2) Le chrétien est un homme libre

A l’expression « libre penseur » trop connotée historiquement depuis que Victor Hugo l’a employée pour la première fois en 1850, je préfère l’expression « homme libre » pour me définir moi-même. Je suis un homme libre : j’ai pris très tôt l’habitude de penser par moi-même et d’essayer de vivre en conformité avec ce que je pense, ce que je crois. Et pour moi, Jésus était un homme libre. Il ne s’est pas du tout contenté du prêt-à-porter qui était à sa disposition dans la tradition de son peuple ou dans le corpus de sa religion, le judaïsme. Il a su se frayer sa voie à lui, trouver sa mission à lui, inventer sa Parole, la Bonne Nouvelle qui nous réunit, nous les chrétiens, et inspire tant d’autres hommes à travers le monde.

3) Le chrétien est un homme qui s’essaie à la miséricorde, à la suite du Christ.

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de g. à dr., le nonce apostolique Mgr Michaël A. Blume, Mme la ministre Colette Houéto et Albert Gandonou

Jésus et son Dieu qu’il nous demande d’appeler Abba, Père très bon, sont l’anti-exclusion même, ils sont toute Bonté et toute Tendresse pour tous les hommes quelles que soient leurs nationalités, leurs cultures et leurs religions, mais aussi quels que soient les actes qu’ils ont commis. « Tout homme, mon frère », telle doit être la devise du disciple du Christ. En outre, Jésus et son Dieu ont une préférence pour les pauvres, les opprimés, les exploités de nos sociétés. On le voit dans l’Exode où Dieu prend parti pour des esclaves contre Pharaon. Les quinze premiers chapitres de l’Exode sont une haute école de lutte des classes menée jusqu’à l’usage de la violence ! Notre Dieu est le Dieu des opprimés et des exclus ! Avec Marie, dans le Magnificat, c’est encore cette option préférentielle de Dieu pour les pauvres que nous chantons. On voit cette option à l’œuvre dans la vie de Jésus, d’un bout à l’autre de l’Evangile : sa naissance dans une étable ; son refus de succomber aux tentations de Satan visant à le détourner de sa mission, en particulier la tentation du pouvoir ; toutes les misères humaines qu’il a soulagées surtout chez les pauvres ; la parabole du jugement dernier dans le chapitre 25 de l’Evangile selon Matthieu. On voit le parti pris de notre Dieu pour les pauvres dans les Actes des apôtres où tout était mis en commun afin qu’il soit donné à chacun selon ses besoins.

II. Mgr ISIDORE DE SOUZA, HOMME D’ÉGLISE ET HOMME POLITIQUE

Je vais ici juste témoigner du peu que je sais de lui. Et je parlerai sous le contrôle de ceux qui l’ont connu bien mieux que moi.

1) Mgr Isidore De Souza était un homme libre, qui avait le courage de la Vérité

A la fin des années 1980, ils n’étaient pas nombreux les religieux qui osaient dire ce qu’ils pensaient du régime pseudo-révolutionnaire en place. Archevêque coadjuteur de Cotonou, Mgr De Souza avait plus particulièrement la charge de la paroisse sainte Rita. Il a su prendre la liberté et trouver le courage de critiquer en pleine église les errements du régime PRPB, à travers ses homélies et ses sermons. Il n’a pas eu peur de connaître à son tour le sort du P. Alphonse Quenum ou même celui de Mgr Robert Sastre ! J’étais alors en Côte d’Ivoire, à la tête de la coordination des comités de soutien à la Convention du Peuple en lutte ouverte ici contre le régime. L’écho de l’engagement de Mgr Isidore De Souza me parvenait jusque là-bas en Côte d’Ivoire et comptait dans le courage que j’avais pour mener à bien mon propre combat et continuer à courir les risques qui y étaient liés.

2) Mgr Isidore De Souza était un homme miséricordieux

a- Il était un homme dévoué au service du plus grand nombre. Pour oser s’engager comme il l’a fait, alors qu’il aurait bien pu se complaire dans le rôle du prélat incolore, inodore et sans saveur, il s’est laissé toucher aux entrailles par la misère des populations de notre pays, par les malheurs du plus grand nombre des gens de chez nous. « J’ai pitié de cette foule », disait Jésus dont la compassion est immense pour ceux d’entre nous que frappe le malheur. Mgr De Souza vivait dans le détachement, il ne se souciait pas de sa petite tranquillité ni d’amasser de grands biens pour lui-même, lui tout seul. Tout le monde a en mémoire le poids de son engagement dans le social, en particulier en matière de santé. Dans ma langue, quand vous faites du bien à votre prochain, on dit de vous que vous êtes un être humain : « Gbεtɔ wε », « E jɔ mε ». On peut dire cela de Mgr De Souza. « L’histoire du bon Samaritain, a dit Marcel Légaut, est valable quand on rencontre un blessé une fois par an. Si c’est tous les jours, la parabole ne tient plus . » Cependant, nous ne pouvons nous passer des bons samaritains tant que l’Etat n’a pas un système fiable d’assurance universelle.

b- A la Conférence nationale, Mgr Isidore De Souza a pardonné à l’homme qu’il a combattu, je veux nommer Matthieu Kérékou. Il a ainsi enseigné à tous que la lutte politique n’est pas une affaire de règlement de comptes, de vengeance ou de haine. Pardonner, c’est d’abord ne pas laisser notre cœur se remplir de rancune ni de haine : question d’hygiène de vie ; mais c’est aussi accorder volontiers notre pardon à qui nous le demande en regrettant sincèrement sa faute envers nous, comme le père dans la parabole du fils prodigue : question d’éducation. « S’il se repent, pardonne-lui. » (Lc17 v.3). Pour le chrétien, « le fond de l’amour, c’est le pardon ». Le chrétien doit se garder de juger son prochain. Il doit toujours essayer de le comprendre afin de pouvoir lui pardonner et l’aimer.

3) Mgr Isidore De Souza était aussi un homme qui pouvait se tromper

Mgr De Souza est l’artisan de l’immunité personnelle accordée en 1991 à Matthieu Kérékou. Cette immunité a profité non seulement à ce dernier mais à tous les tortionnaires et à tous les pilleurs de l’économie nationale, et les a exonérés du devoir de rendre gorge et de réparer les torts faits à leur prochain et au peuple. Elle a dispensé notre Etat d’indemniser jusqu’à nos jours les victimes de la répression du PRPB. Ainsi, elle a fait le lit de l’impunité généralisée qui fait des ravages jusqu’à présent dans notre pays. Ainsi on a sacrifié la justice sur l’autel du pardon. On pourrait arguer qu’il s’agissait d’ouvrir les voies de la paix, de faciliter l’avènement d’un ordre nouveau ou qu’il aurait fallu un autre rapport des forces en présence pour agir autrement. Mais il n’y a pas de vraie paix sans justice ! Et une paix qui entretient la corruption et les inégalités sociales, et repose sur l’impunité, Mgr Helder Camara, mort également il y a dix ans et qui aurait eu cent ans cette année, appelle une telle paix « la paix des marécages » : c’est tout propre à la surface et tout pourri à l’intérieur.

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Albert Gandonou, pendant sa communication

Ce que je sais par ailleurs, et qui montre que Mgr De Souza avait le courage de corriger ses erreurs, c’est que peu de temps après l’élection du Premier ministre de la transition au poste de Président de la République, Mgr De Souza a perçu que le « Renouveau » était un changement qui ne profitait qu’à une minorité. Par rapport au régime du PRPB, cette minorité a été juste élargie aux anciens responsables de notre pays exclus ou exilés par les soi-disant révolutionnaires entre 1972 et 1989. En somme, c’était un même système oligarchique qui avait trouvé, par la conférence nationale, le moyen de se pérenniser. Mgr De Souza n’hésitera pas à se faire entendre de nouveau : « Le Renouveau est pire que le PRPB ! ». C’est à la prison civile de Porto-Novo que je l’ai entendu. J’y ai séjourné du 19 juillet 1991 au 19 mars 1992, pour avoir milité avec d’autres pour la suppression de la taxe inique dite civique, taxe finalement vaincue en janvier 1994. Et cela a été d’un grand réconfort pour moi d’entendre à cette époque Mgr De Souza dire tout haut ce que je pensais du fond de ma geôle où j’étais ignominieusement traité en prisonnier de droit commun : officiellement, le Renouveau n’avait pas de prisonnier politique !

III. LES CATHOLIQUES FACE AUX DERIVES ACTUELLES DU CHRISTIANISME AU BENIN

La politique vécue par les chrétiens devrait être l’expression la plus élevée de l’amour fraternel (Pie XI). Notre engagement devrait être aux côtés et au profit de ceux qui souffrent et s’en plaignent.

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Albert Gandonou, paneliste au symposium du 4 avril 2009 sur Mgr Isidore De Souza

Pour le chrétien, il n’y a pas d’idolâtrie en dehors du culte de Mammon. Chaque homme est appelé à choisir librement entre Mammon et Dieu. Servir Mammon, c’est penser à soi jusqu’à la mort des autres si nécessaire : on s’en fout ! Servir Dieu, c’est penser aux autres jusqu’au sacrifice de soi si nécessaire : c’est ce message d’amour suprême que symbolise la croix pour le chrétien, mais aussi l’Eucharistie. Or, dans notre pays, que les dirigeants soient pasteurs ou non, la politique jusqu’à présent, c’est essentiellement le service de soi, le service de Mammon. C’est dire que dans ce domaine notre rôle doit se situer dans une mission prophétique. Alors, comment pouvons-nous remplir cette mission ?

1) Ne pas regarder la paille qui est dans l’œil du prochain, mais voir la poutre qui est dans notre propre œil.

C’est ce que fait un cardinal dans Confession d’un cardinal d’Olivier Le Gendre, publié à Paris chez JC Lattès en 2007 et dont je recommande la lecture vivifiante à tout un chacun ici présent. Nous les catholiques sommes loin d’être sans responsabilité dans les dérives actuelles du christianisme en Afrique. Nous nous sommes trop préoccupés de religion et de pouvoir temporel, en nous détournant de ce qui devrait être pour nous l’essentiel. Nous étions là, mais on ne nous a pas tellement entendus combattre l’esclavage ou la colonisation : nous étions trop occupés à apporter la « vraie » religion aux peuples prétendus « idolâtres » et « barbares ». Depuis les indépendances, nous sommes là, mais on ne nous a pas tellement entendus combattre les régimes néo-coloniaux et corrompus qui se sont succédé à la tête de notre pays : au contraire bien d’entre nous en ont été les défenseurs et les profiteurs zélés, qui demandaient messe sur messe pour être maintenus à leurs postes.

2) Trouver le courage de nous remettre nous-mêmes en question et de nous repentir.

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Le nonce apostolique et Albert Gandonou suivant attentivement la communication de Mme Colette Houéto

En focalisant trop sur l’au-delà au mépris des réalités terrestres, en ne combattant pas avec assez de vigueur les pouvoirs corrompus et tyranniques qui affament les peuples, nous les catholiques avons en quelque sorte longtemps prêché la résignation à la misère et à l’oppression. Nos agissements à ce niveau ont fait le lit des nouveaux « marchands de Dieu » qui enfoncent encore plus nos populations dans la misère. Ils leur font accroire que tous leurs malheurs viennent du diable ou des sorciers et leur évitent de s’interroger sur les prédations perpétrées par des oligarchies qui font peu de cas du bien-être des citoyens. Bien de nos dirigeants s’en réjouissent pour peu qu’ils soient présentés comme des « messies » ou des « élus de Dieu ». Il y a là une instrumentalisation de Dieu qui va rapidement devenir intolérable. Et surtout une perversion du message évangélique !

3) Retourner aux sources de notre spiritualité.

Notre point de départ, ce n’est pas un corps de doctrine, ce n’est même pas une religion, mais un homme, Jésus, qui, par sa parole et sa vie, nous a donné l’exemple à suivre. Il a combattu avec courage tout ce qui, dans la société de son temps, accablait l’homme ou était un frein à son plein épanouissement. Il s’est attaqué à toutes les formes d’exclusion : religieuse, ethnique, sociale, politique, économique, etc. Jésus nous appelle à devenir ses disciples pour changer ce monde, libérer l’homme des fers de l’égoïsme. Ne perdons pas notre temps à condamner les autres. Ecoutons la Bonne Nouvelle et mettons-la en pratique : c’est la seule façon d’empêcher ce précieux sel de s’affadir.

Le disciple de Jésus, l’Eglise catholique nous en trace le profil, du 22e au 27e dimanche du Temps ordinaire de l’année C. Voici les traits caractéristiques du chrétien qui se dégagent successivement des textes qui nous sont proposés : l’humilité (22e dimanche), le détachement ou le renoncement ; cf. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » (23e), le pardon ou la miséricorde entendue dans ce sens (24e), le dynamisme ou l’habileté pour combattre les forces de la mort et des ténèbres (25e), le partage, l’autre sens de la miséricorde qui n’est pas loin de ce que certains entendent par communisme (26e) et enfin le service, savoir être un serviteur inutile et détaché, même ou surtout si on est le plus grand (27e). Il est temps de nous décider enfin à être de vrais disciples de Jésus de Nazareth. Ne nous inquiétons pas : les faux disparaîtront d’eux-mêmes.

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